jeudi 14 avril
La ville verticale
J'ai toujours vecu ici. Je suis né il y a une trentaine d'années, dans la petite clinique du 15ème, escalier 12. A l'époque déjà la cité s'étendait sur la falaise. Cette alternative a la crise du logement avait apporté un peu d'air frais. Nous étions toujours entassés les uns sur les autres, mais de cette manière on pouvait en entasser beaucoup plus. Bien sûr il y avait les chutes, mais cela participait la "sélection naturelle", et au bout du compte, seuls ceux qui avaient bon équilibre survivaient. La morphologie des habitants avait également évolué : ils s'étaient tassés à force d'emprunter les escaliers, et leurs cuisses avaient pris de grandes proportions. Seuls les notables avaient la clé d'accès aux ascenceurs qu'ils empruntaient plus souvent qu'à leur tour, pour montrer leur pouvoir au petit peuple comme nous.
La ville se trouvait sur une falaise au bord de l'océan, d'une hauteur sans fin. Rongée par les vents et le sel, elle vieillissait plus vite que de raison. La rouille envahissait tout, et les fonderies n'avaient pas assez de matière première pour tout remplacer. Encore une fois, les notables profitaient, dans leurs appartements toujours très bien entretenus, de notre travail. Quant à eux, nos logements étaient sales, toujours humides, troués par la corrosion. Il n'était pas rare de passer au travers du plancher en fer et de se retrouver pendu dans le vide au-dessus de la maison du voisin. Meme nos lumières étaient ocres. Il nous arrivait de nous demander s'il existait une autre couleur. La ville toute entière était marron. Sans parler du bruit, les chocs contre le métal se propageaient d'un bout à l'autre sans fin, nous devenions fous. Il nous arrivait descendre dans les plus bas fonds de la cité et de rêver à l'océan qu'on devinait encore en-dessous, sous les brumes, et d'un bateau qui pourrait nous emmener loin vers de meilleures conditions. Personne n'avait jamais réussi a l'atteindre. Il paraît qu'au début, la falaise n'était pas creusée par les vagues, et qu'on pouvait descendre, au prix de quelques heures de marche, tremper les pieds dans l'eau, et rêver a la Liberté. Aujourd'hui la mer avait creusé dans la roche une cavité de plusieurs kilomètres impossible a franchir. Nous étions prisonniers de la cité, impossible de fuir, ni par le bas, ni par le haut sans fin. Les côtés enfin étaient impraticables, constitués de grandes dalles en rocher friable. Plusieurs avaient essayé de les franchir, nous en avions vu, mais invariablement, au bout de quelques metres, une prise se détachait, et ils plongeaient dans le grand vide.
J'occuppais un petit duplex, a l'exterieur. Les plus riches avaient droit aux logements contre la falaise. Il y avait la place en haut pour un lit étroit, en bas un evier, une tole soudée au mur faisant office de table, une petite chaise. Pour aller me coucher, je devais sortir côté océan, et par la petite échelle de barreaux, gagner l'écoutille de ma chambre. Pas de garde fou, pas de filet. Un faux pas, une glissade, et c'était la grande chute. Un peu de magie aussi quand, certains soirs de pleine Lune, la brume masquant la masse de la cité, une petite brise me caressant le visage, je restais pendu à mes barreaux plusieurs heures, à rêver que je pouvais toucher le ciel. A rêver que j'avais le pouvoir de voler.
A force de rêver, on fini par y croire. Je m'étais confectionné un attirail, avec les plumes que les mouettes qui montaient jusqu'à notre hauteur laissaient tomber sur les toits, dans les grands escaliers ou sur les passerelles qui formaient les différents niveaux. Au bout d'une dizaine d'années j'en avais suffisamment. J'attendais le grand soir, un soir d'été où le soleil vient réchauffer l'immense grotte creusée par l'océan sous la cité, créant un courant d'air chaud qui pourrait me porter au sommet de la falaise. Le soir venu, je sentis le vent chaud sur mon visage. Vêtu de mon attirail, je sautai dans le vide, en route pour la Liberté. Happé par l'air chaud, je planais, m'élevant lentement au-dessus de la cité rouillée, sale et puante, qui se réduisit bientôt a un tout petit point loin en-dessous de moi. Je fini par dépasser le sommet de la falaise, pour me poser dans un pré.
En rigolant comme un gosse, couché dans l'herbe, les yeux dans le vague, je me dis que j'avais réalisé mon rêve. J'avais touché le ciel.
Commentaires
superbe texte ! j'aime l'imagination que tu libères dans tes mots, tes récits me font planer :)
commencer informaticien et finir écrivain SF ? ;-)
bises
J'aime! :o)
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